Interview avec l'Honorable Ibrahim Ag Mohamed Assaleh, député de Bourem à l'Assemblée Nationale du Mali

Honorable Ibrahim Ag Mohamed AssalehEn ce début d'année 2012, nous avons l'immense honneur de rencontrer l'Honorable Ibrahim Ag Mohamed Assaleh. Sans ambiguïté, sans langue de bois, l'Honorable député de Bourem à l'Assemblée Nationale du Mali aborde toutes les questions brulantes du moment : la situation du peuple Tamasheq, la guerre en Libye, les élus de la nation, la démocratie de façade au Mali, la mal-gouvernance, la cohésion sociale dans l'Azawad, et le MNLA entre autres.



Toumast Press : Honorable Monsieur le député, Toumast Press vous est reconnaissant de nous avoir fait l'honneur de nous accorder cet entretien. Quel constat faites-vous de la situation du peuple Tamasheq et du Nord du Mali de 1960 à nos jours?

Honorable Ibrahim Ag Mohamed Assaleh: L'évolution de l'histoire de cette partie du Mali présente des constantes depuis l'indépendance ; on considère toujours le Nord du Mali comme une zone inutile économiquement, ingérable par les politiques publiques, gênante parce qu'elle a des particularités liées au nomadisme et à la dispersion des populations. Tout cela se ressent du point de vue politique ; hier on parlait de marginalisation de nos communautés, aujourd'hui on parle de manque de confiance de l'État, de corruption de sa représentation nationale et sécuritaire. Le mal être n'a pas disparu et la question de notre identité nationale est toujours problématique, et vue comme telle par un État qui centralise tout, et qui refuse de trouver des solutions aux problèmes que nous rencontrons aujourd'hui. Un grand nombre de mes constats sont les mêmes que sous l'ère coloniale ; on nous divise pour nous contrôler, l'armée est souvent la seule représentation étatique que nous voyons au Nord, les écoles, les centres de santé restent rares. C'est le contrôle militaire seulement que l'on veut de plus en plus grand. Voilà ce que je constate.

- TP: Afin de permettre à nos lecteurs de vous connaitre un peu plus, pouvez nous dire l'image du peuple Tamasheq qui vous a le plus marqué.

H. IAMA: Ce qui m'a le plus marqué de mon peuple c'est qu'avant les indépendances africaines, nous vivions sous des tentes en peaux de chèvres ou de moutons et depuis quatre décennies plutôt que de vivre sous des toits descentes, les nomades vivent sous des tentes en tissus de récupération. Aucune alternative n'a jamais été proposée par leurs gouvernants. La vie sociétale Tamasheque reste à l'ère du moyen âge dans le cadre des infrastructures de base comme la santé, l'éducation et l'accès à l'eau dont les moyens d'exore restent les animaux et les humains.

Ce qui me marque également aujourd'hui c'est le sursaut de la jeunesse, des femmes, des hommes et mêmes des vieux qui, revendiquent une indépendance totale qui s'explique par une demande de démembrement du Mali.

En conclusion en réponse à cette question, si je me mets à vous dire tout ce qui m'a marqué du peuple Tamasheq, j'en ferai des livres.

- TP: Le 12 Décembre dernier une dizaine de personnes originaires des communautés Tamasheq, Arabe, et Bambara entre autres étaient arrêtées dans le cadre de l'enlèvement de deux français à Hombiri. Es ce que cela veut dire que ces communautés sont liées aux activités terroristes que mènent AQMI au Nord et à l'Est du Mali comme veut le faire croire une certaine presse?

H. IAMA: D'une certaine manière oui, bien qu'il n'y ait aucune attirance idéologique, c'est uniquement l'appât du gain proposé par AQMI. On l'a laissé œuvré jusqu'à ce qu'ils insinuent des pratiques que nous ne connaissons pas chez nous. Les enlèvements d'otages sont indiscutablement condamnés par nos pratiques islamiques et culturelles. Jamais les étrangers se sont sentis menacés auparavant chez nous. Et c'est une intrusion opportuniste et étrangère qui l'a insinuée. Si AQMI part, cette course au gain cessera, car il n'y aura plus la demande a laquelle répond l'offre. Cette intrusion salie notre réputation et notre image. Nous la récusons, nous la condamnons, et souhaitons que les lecteurs fassent la distinction entre AQMI et les revendications locales.

- TP: En Octobre dernier vous étiez arrêté en pleine circulation par 4 hommes en arme qui vous menaçait d'arrêter de parler des liens entre le gouvernement Malien et l'organisation terroriste AQMI. Comment jugez-vous l'état de la démocratie et la liberté d'expression au Mali?

H. IAMA: La liberté d'expression se limite au consensus chez nous. Or les problèmes d'AQMI et de drogue sont des sujets tabous et difficiles à aborder de manière honnête. Les réseaux et les acteurs sont connus, mais c'est comme si on nous demandait de ne pas nous mêler de ce qui ne nous regarde pas. Or ces trafics nous regardent directement, puisqu'ils sont en train de changer nos économies locales qui sont bien pauvres comparées à ces richesses mal acquises. Ces trafics enrôlent nos jeunes qui pour quelques broutilles prennent des risques énormes, tandis que de riches nantis qui sont à la tête de ces trafics de drogue, sont bien au frais à Bamako. Ça, c'est intolérable, car on ne maquera pas chaque jour de dire que ce sont des touaregs qui font cela.

- TP: Le Mouvement National pour la Libération de l'Azawad revendique l'autodétermination de l'Azawad sur la base des textes de l'Organisation des Nations Unies et de l'Union Africaine. Pensez-vous que la démocratie malienne est assez mure pour organiser une légitime autodétermination?

H. IAMA: Je crois que quand on est dans une démocratie on est à même d'écouter la douleur et les réclamations multiples de son peuple. Sinon c'est que l'on a affaire à une démocratie de façade, ce qui est très grave.

La démocratie ça ne doit pas être seulement des textes. Dans les années 1990, l'annonce de la démocratie a été très forte au Mali, on y a cru. Mais quand on ne voit pas les résultats c'est l'efficacité du modèle qui pose problème.

Il y a effectivement des textes qui garantissent ces droits à exister, à s'exprimer, à revendiquer un modèle de gouvernement plus juste, plus équitable. Ces textes sont régis sur la base d'un esprit démocratique. On ne peut pas les jeter d'un coup de bras seulement quand cela nous arrange. Et cela va aussi pour les démocraties étrangères, vont-elles prêter attention à ces réclamations, ou considérer qu'il s'agit d'affabulation ? Je ne crois pas que ce qui se passe aujourd'hui chez nous soit le résultat d'affabulation, il est temps pour tous les États qui se disent démocratiques de le considérer.

- TP: La majorité des élus maliens à l'Assemblée Nationale brille par leurs silences et leur incapacité à porter un jugement critique au gouvernement malien face à ses manquements. Qu'est ce qui peut amener les élus de la nation à véritablement porter la voix de leurs populations ?

H. IAMA: Il y a un décalage évident entre les élus et les populations, car c'est le modèle du consensus qui prime. On doit se mettre d'accord et surtout ne pas chercher la critique. Dans ce cas on ne peut pas amener cela sur la tribune, car quand on le fait, on est taxé d'agitateur. C'est le système de représentation et de mise en débat qui est à changer. Les alternatives, c'est la société civile, ce sont les médias. Mais bien sûr ça ne suffit pas, car ils sont pris dans ce système aussi.

- TP: L'actualité du moment est toujours marquée par la crise Libyenne. Notre peuple en subit encore les conséquences négatives. Comment notre peuple peut se protéger plus efficacement dans des situations de conflits et de propagandes?

H. IAMA: Nous sommes dans un monde ou les choses sont reliées de plus en plus. L'actualité libyenne a joué sur notre actualité car les liens sont là. Mais le retour des combattants libyens n'a fait qu'alimenter un mécontentement qui était déjà là et qui n'a fait que grossir ces dernières années.

Si l'on se contente d'analyser la situation en faisant démarrer les choses au retour des combattants, on se trompe et on montre que l'on ne veut pas comprendre le contexte et la réalité des choses. C'est une façon de dire que les revendications n'existaient pas avant, qu'elles viennent d'ailleurs. Et c'est faux.

- TP: La question Tamasheq et celle de l'Azawad reçoit un faible courage au niveau international. Comment expliquez-vous cela?

H. IAMA: Cette zone du Sahara occidentale a toujours été une zone difficile pour les étrangers. Déjà les colons français on rencontré beaucoup de résistances et de difficultés à la contrôler. Elle a été confiée au moment des indépendances à des États différents, ayant des influences différentes, ce qui a amené à son morcellement et à son enclavement. Elle reste pour les étrangers la « zone incontrôlable », et en même temps pleine de richesse. Mais cette dernière année a montré que le destin des nations ne dépendait pas seulement de la géopolitique internationale. Le bien être des individus doit primer sur cela. Il faut continuer à le dire, à le clamer haut, jusqu'à ce qu'ils entendent cet appel. Ça viendra inshallah.

- TP: L'Azawad a de tout temps été un carrefour témoignant un important brassage culturel entre les ethnies Tamasheq, Sonrhaïs, Arabes, et Peulhs. Quelle est la place de la cohésion sociale aujourd'hui?

H. IAMA: La cohésion sociale a été grandement bouleversé, parce qu'on s'évertue à diviser les gens plutôt qu'à parler de leur intérêt commun, parce qu'on les traite comme des pions et non comme des citoyens. Parce qu'on développe des économies plus individualistes qui séparent les gens, qui ne les regroupent pas, parce qu'on aime dire "le" tamasheq, le songoy, l'arabe, en parlant de nos différences, alors que nous sommes tellement proches.

Cependant, cette cohésion a survécue, elle s'est exprimée de nombreuses fois. Par exemple lors des rencontres intercommunautaires que nous avons organisé au sein du Réseau de Plaidoyer pour la Paix au Nord qui n'avait pour seul objectif que de leur offrir l'occasion de se retrouver et l'opportunité de tisser ou de retisser ces liens abîmés.

Ces liens sont très importants, c'est notre survie, c'est notre avenir. Nous vivons tous ensemble et c'est ensemble que nous construirons la paix, sans exclusion, sans domination, dans l'échange, comme nous l'avons toujours fait. Aujourd'hui plus que jamais ces valeurs de cohésion sociale doivent trouver leur sens.

- TP: Le Mali à l'instar d'une majorité de pays Africains reçoit une grande partie de son budget sous forme d'aide au développement sensé supportée les populations qui pourtant n'en bénéficient pas. Comment est ce que la société civile Malienne peut participer à la mise en place d'un système de bonne gouvernance au Mali?

H. IAMA: Il faut pousser les politiques de développement à être plus transparentes et œuvrer de la meilleure façon pour les populations. Et dans cela, la société civile à un grand rôle a joué. C'est ce que nous faisions au sein du Réseau de Plaidoyer pour la Paix au Nord Mali ; nous avons mis en place une sorte d'espace d'échange ou tous ces sujets dont les questions de développement étaient discutés. L'idée était de formuler des conseils, des demandes, des plaidoyers auprès des décideurs pour qu'ils corrigent leur façon de faire, que l'argent destiné aux populations arrivent à destination. Ce contrôle par la société est très important, mais son efficacité dépend des interlocuteurs que l'on a en face de nous.

- TP: Les medias nationaux et internationaux accusent aujourd'hui le peuple Tamasheq et l'Azawad d'être des terroristes, des trafiquants, des mercenaires, et des esclavagistes. En tant qu'élu, que peut-il être fait pour rétablir la vérité?

H. IAMA: Rétablir la vérité cela demande de l'honnêteté. On abuse de ces amalgames parce qu'ils sont efficaces pour étouffer les revendications des uns et valoriser la puissance des autres. On alimente cette image de nous parce qu'elle nous porte préjudice et nous affaiblie. C'est à nous tamasheqs, arabes, songoys, ressortissants du Nord de nous élever pour récuser cela, dénoncer les amalgames, et réclamer plus d'intelligence dans l'explication des choses.

- TP: Au sein de la jeunesse Tamasheq d'aujourd'hui, le fossé entre les actifs et les inactifs semble s'agrandir de plus en plus. Quels conseils pouvez-vous donnez à la jeunesse pour qu'elle devienne plus efficace?

H. IAMA: La jeunesse veut être active, elle n'a juste pas trouvée sa voie. Les modèles de plus en plus différents l'entraîne partout. Les politiques pour la jeunesse sont inexistantes. Ils manquent de tout ; de formation, d'encadrement, de considération, d'espace de parole. Ils sont notre avenir, il faut aussi croire en nos jeunes, ils sont loin d'être tous des bandits, des inactifs. Ça c'est l'image que l'on donne d'eux souvent. C'est à nous de valoriser leurs capacités et les aider à garder la tête haute.

Il faut aussi prendre en considération l'influence des autres cultures urbaines et occidentales sur la jeunesse Tamasheq dont l'éducation familiale nomade n'est plus la seule référence. Les moyens de communication et la modernité constituent leurs occupations privilégiés dans un monde globalisé et multiforme.

 

Propos recueillis par Acheikh Ag Mahamad

Derniers Commentaires

  • Anonyme dit Plus
    courage et félicitation mon cher!
    Il y a 3 semaines
  • Anonyme dit Plus
    A bonne entendeur, salut Il y a 3 semaines
  • Anonyme dit Plus
    Tres bon article. Felicitation a l'auteur. Il y a 3 semaines
  • Anonyme dit Plus
    Bien dis Il y a 3 semaines
  • Anonyme dit Plus
    Tout est dit ici bravo Alhader! Il y a 3 semaines

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